S comme SA MAJESTÉ Après moi, le déluge

Courrier International – John Lichfield pour « The Independent »

 

Un an d’exercice du pouvoir a suffi à décevoir les Français : ils n’ont pas apprécié les promesses non tenues, ni la présidence bling-bling. Restent quatre longues années au président pour remonter la pente.

 

jogging.jpgImaginez un instant de Gaulle en lunettes noires et pull à col roulé, installé à la terrasse d’un café de Versailles avec la chanteuse pop qu’il vient d’épouser. Imaginez le Général*, le col de chemise ouvert, en jeans, en vacances en Egypte. Ou encore l’austère sauveur de la France se promenant main dans la main avec l’ex-copine de Mick Jagger et portant sur les épaules le fils de celle-ci, qui a l’air gêné. Tentez le même exercice avec Jacques Chirac. Imaginez-le au Vatican, tripotant compulsivement son téléphone portable pendant que ses potes sont présentés au pape, dont Jean-Marie Bigard, l’humoriste le plus vulgaire de France. Nicolas a fait tout ça et plus au cours de sa première année à la tête de l’Etat. Il a confondu les genres, brouillé les pistes, foulé aux pieds les conventions, bousculé les traditions.
 
Au soir de son élection, le président Sarkozy avait promis de réinventer la France tout en préservant ou en ranimant les « valeurs traditionnelles ». Il a commencé par réinventer – profaner, diront certains – la présidence. Le mo­narque républicain distant, discret, solennel, hautain, inventé par Charles de Gaulle est devenu un tourbillon continuel de micros, photos, yachts, Rolex, lunettes noires, téléphones portables, jeans, shorts de jogging, sans compter un divorce et aujourd’hui un remariage avec une épouse trophée. M. Sarkozy est devenu une espèce de président moi* qui gouverne un miroir à la main, toujours à la recherche de l’at­tention et de l’approbation publiques.
 
Si vous avez raté les derniers épisodes du soap Sarko, voici un bref résumé : moins de quatre mois après la rupture spectaculaire de son deuxième mariage, le président, qui souhaite restaurer les « valeurs catholiques », a épousé une belle chanteuse pop gauchiste et libertaire, Carla Bruni, qui a un jour déclaré que la monogamie l’ennuyait follement. L’analogie avec le soap opera n’a rien d’exagéré. Avec des conflits quasi quotidiens impliquant d’anciennes épouses, des confidents d’anciennes épouses et des fils issus de mariages antérieurs, le palais de l’Elysée commence à ressembler à Dallas et au ranch de la famille Ewing. Au début, même certains de ses ennemis politiques trouvaient rafraîchissants certains aspects du style informel et autocentré de Sarkozy. Certains avançaient que cette nouvelle approche était calculée et visait à changer la vision que la France avait d’elle-même, à créer un culte de la réussite, à abattre les vieilles barrières qui se dressaient entre le peuple et l’élite au pouvoir.
 
Aujourd’hui, nombre de partisans et d’alliés du président Sarkozy se sont ravisés. Ils craignent que le style Sarko ne soit une absence de style – une vulgarité* de nouveau riche, un mépris pour la tradition, la conviction arrogante que le détenteur de la fonction est plus important que la fonction elle-même. Et, quoiqu’il faille prendre avec prudence les attaques d’une épouse contre son ancien mari, la deuxième Mme Sarkozy fait dans sa biographie un commentaire relativement sobre qui est des plus révélateur. « Nicolas ne fait pas président de la République. Il a un réel problème de comportement. Il faut que quelqu’un le lui dise. »
 
En outre, les sondages sont calamiteux. Même chez les conservateurs de plus de 60 ans, le président perd du terrain. Or c’est précisément cet électorat qui lui a permis de remporter une victoire confortable sur Ségolène Royal, la candidate socialiste, en mai 2007. Si seuls les électeurs âgés de 18 à 60 ans avaient voté, Ségolène Royal aurait gagné.
 
S’il y a bien quelque chose de vulgaire chez M. Sarkozy, cette vulgarité est inséparable de son énergie. Le président Sarkozy représente une nouvelle France*, une France des médias et de la publicité, du luxe ostentatoire et de la richesse récente. Il évolue dans une société criarde, qui s’est faite elle-même et qui déborde d’énergie et d’idées, même si celles-ci ne sont pas toujours bonnes. Ce n’est pas un hasard – même si on peut y voir de la provocation – si à son mariage les témoins venaient du monde du luxe, de la mode et de la pop. M. Sarkozy veut sembler ordinaire, mais en même temps extraordinaire. Il veut être un homme politique pragmatique, capable, avec un mode de vie de pop star. Il pense que c’est comme ça qu’on demeure populaire dans ce monde où les politiciens sont condamnés à paraître médiocres, impuissants ou les deux. M. Sarkozy déteste l’idée que les hommes politiques nationaux soient impuissants à contrôler les événements au niveau mondial. Il a un besoin quasi psychotique d’avoir une réponse, une politique et une idéologie pour tout.

Mais où va le président Sarkozy ? Les réformes économiques fondamentales qui avaient été annoncées à cor et à cri sont plutôt modestes pour le moment. Nullement décontenancé par cette absence de résultats concrets, le président Sarkozy a fait toute une série de déclarations sur sa « vision » de l’Afrique, de la religion et des valeurs sociales, d’une nouvelle « politique de civilisation » qui détrônera la croissance et la réussite matérielle comme moteur de la vie et de la politique occidentales. Il y a beaucoup de choses intelligentes dans ces déclarations – mais aussi beaucoup de choses dérangeantes et déroutantes. Voilà donc un an que M. Sarkozy est au pouvoir et il n’a pourtant toujours pas répondu aux questions qu’il a soulevées pendant sa campagne présidentielle. Le président, que la presse de droite américaine et britannique saluait hâtivement comme le Margaret Thatcher français, demeure fondamentalement interventionniste et protectionniste.
Deux jours après son mariage, il visitait une aciérie lorraine menacée de fermeture et promettait aux ouvriers que l’Etat français, dont pourtant « les caisses sont vides », ne laisserait pas leur usine – ni aucune autre aciérie – péricliter. Plus tard dans la journée, il s’est envolé pour Bucarest : un voyage de quatre petites heures, pour le plus grand déplaisir de ses hôtes. Le lendemain, on a appris qu’aucune disposition légale ne permettait au président Sarkozy de renflouer une aciérie défaillante appartenant à une entreprise privée rentable. De leur côté, ses amis et ses alliés politiques espèrent que son mariage va le calmer et que sa vie privée cessera d’occuper les médias. (Vous parlez d’un pari, avec un ex-mannequin et chanteuse pop pour épouse !) Ils espèrent que la présidence française de l’UE au second semestre de 2008 va combler sa boulimie de travail. Maintenant qu’il sait que les résultats ne peuvent être instantanés, le président Sarkozy est prêt, selon eux, à entrer dans une phase plus réfléchie et plus calme de son mandat.
Le président Sarkozy envisage, par exemple, un avenir de la planète et de l’humanité plus écologique, moins dirigé par le marché. Le problème, c’est qu’il avait promis d’être « le président du pouvoir d’achat ». Il avait promis à la France de la faire « travailler plus pour gagner plus ». Il avait promis de faire de la France « le pays à la croissance la plus rapide de l’Union européenne ». Or un homme politique qui emprunte des yachts de milliardaires, porte des Rolex, offre des bagues de fiançailles signées Dior et épouse des femmes trophées n’est peut-être pas le mieux placé pour convaincre les gens que l’argent ne fait pas le bonheur. Les contradictions ont toujours fait partie de Sarko. Sa capacité à dépasser les contraintes partisanes et idéologiques, qui semblait jadis d’une originalité rafraîchissante, commence aujourd’hui à ressembler à de la superficialité, comme le don du publicitaire à récupérer et à exploiter l’air du temps.
Les pontes de l’UMP – et même son endurant et honorable Premier ministre, François Fillon – ont du mal à suivre les zigzags du sarkozisme*. Les incohérences et les fioritures rhétoriques du président sont souvent attribuées à ses deux conseillers les plus influents – et non élus : Henri Guaino, le « conseiller spécial » qui écrit ses discours, et Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée. Surnommés « la tête et les jambes » de Sarkozy, ils forment une sorte de gouvernement parallèle qui intervient – parfois avec des résultats malheureux – dans la politique intérieure et extérieure du pays. Ils sont tous deux eurosceptiques, nationalistes, et se mé­fient du marché. Ils viennent tous deux de la vieille tradition gaulliste d’un conservatisme paternaliste et interventionniste. Leur influence fait enrager les élus UMP.
Mais tout n’est pas perdu. Nicolas Sarkozy a encore quatre ans pour tempérer les excès de son style clinquant. Il y a une différence, lui disent les Français, entre être jeune, décontracté, énergique et rafraîchissant et être indécent et irritant. Louis XV, l’avant-dernier roi de France avant la Révolution, aurait déclaré : « Après moi le déluge. » Si M. Sarkozy échoue, dans un flamboiement de bling-bling, la France sera confrontée à une perspective tout aussi sombre. Après le président moi, le déluge* ?

* En français dans le texte.

 

 

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